La contrée de l’éveil : extrait adapté de Djihad ?

C’est une vaste chambre ensoleillée et chaude. Souvent la fenêtre est près du lit, et une clarté blanchâtre se glisse entre les rideaux de lin et les cils longs et fins. La tête repose sur l’oreiller moelleux tendrement, la joue droite plonge encore mélancoliquement dans les remous du tissu et le bord de l’oreille veut encore éteindre les bruits du dehors.

Le corps est souvent recroquevillé comme désirant à tout prix retenir la moindre parcelle de chaleur, mais certainement pas tendu : tout y est distendu, relâché, s’abandonnant agréablement dans l’entrelacs.

L’œil s’ouvre et distingue à grand peine les objets épars dans la chambre. Rien ne se morcelle encore de manière précise, comme dans le naos de la création. Ici nait un livre sur la table de nuit, ouvert à la page 36, là un vêtement, une chemise certainement, un peu froissée sur une chaise, puis une petite bibliothèque remplie de livres de taille, couleur et texture diverses, enfin un tapis oriental qui s’avachit sur un parquet sombre et ciré.

Sans que l’état de conscience n’y ait encore versé son déluge rationnel, la contrée de l’éveil fait être sans chosifié, sous la paupière lourde.

Tu te réveilles lentement l’esprit empiégé dans le dernier rêve. Et joyeusement, s’il te plait, tu le réorganises, tu lui redonnes une fin plausible, ou positive, ou tu reformes plaisamment les débuts. Si tu ne vas pas souvent en vacances, tu te retrouves sous la tendresse du soleil, tu y découvres à nouveau la caresse de ses lèvres, le rayonnement de son sourire, la douceur de sa peau.

La contrée de l’éveil, si tu regardes par la fenêtre se retrouve souvent sur une plage, un soir d’été ; tu serres plus près de toi son corps, sa main et quand bien même un autre corps te collera indument, la contrée de l’éveil se retrouve souvent dans d’autres bras.

La contrée de l’éveil fait du monde une contrée lointaine. Et tu entends à peine l’écho des couverts que l’on entrechoque les bols ou les tasses, que l’on trinque maladroitement ou que l’on pose brutalement sur la table en pierre de la cuisine. Souvent la porte est entrebâillée : tu peux ainsi entendre les bruissements de la douche ou les voix entre les membres de la famille entrecoupées de soupirs, saugrenues et maintenues dans le registre grave car ensommeillées comme si la salive collait bouche et joues ensemble.

Parfois ton ventre grouille et tu respires délicieusement l’arôme du café. Mais tu ne veux surtout pas te lever, plutôt prolonger l’instant et que le café vienne à toi. Tu veux qu’un bel inconnu te pose un plateau près du lit, même si tu sais qu’encore une fois, tu laisseras s’éparpiller sur le drap des miettes de croissant.

Parfois règne le silence et la touffeur du moribond dans la contrée de l’éveil. Pourtant les échos d’une vie sociale ressurgissent tels le fil tenu d’une vie organisée, normale, ou bourgeoise qui te redonne ces derniers souffles de vie. Tu rêves de cette vie qui bat, de ces soupirs qui l’entrecoupent, de ces paroles pleines de désir d’une vie future et dans ta contrée de l’éveil tu cries : à nous !